In Extremis – Note d’intention

 

In Extremis reflète un moment précis de mon histoire, celui où l’on pose un repère pour se souvenir de ce qui a été avant et de ce qui a été après.
Chaque chanson est un bout d’émoi, un bout de moi. Je le voulais à l’image des collages surréalistes que j’affectionne tant. Une superposition de matières et matériaux différents et à priori éclectiques, ancrés dans ma tradition : mélange de jazz, de musiques improvisées, de musiques classiques et de musiques populaires et résolument tournée vers mon futur à inventer.
Un mille-feuille que l’on traverse, tantôt verticalement, tantôt horizontalement, sur un fil, perpétuellement en déséquilibre, jamais vraiment là où l’on croit être.


Waltz for Debby / La noyée
La noyée est une chanson inédite de Serge Gainsbourg. J’aime à croire que Serge Gainsbourg s’est inspiré pour écrire les paroles de la légende de l’inconnue de la Seine ; cette jeune fille non identifiée, suicidée par noyade, au sourire énigmatique et narquois à jamais figé comme un défi sur son visage et « dont quelqu’un a copié le visage à la morgue parce qu’il était beau, parce qu’il souriait toujours, parce que son sourire était si trompeur ; comme s’il savait. » R. M. Rilke
Il y a dans le thème de cette chanson une empreinte douce-amère, une mélancolie lumineuse, qui m’a aussitôt évoqué l’univers de Bill Evans (un de mes pianistes préféré) et notamment sa Waltz for Debby, comme si chacun des deux morceaux faisait écho à l’autre.


African Sketches after Afro Blue
Afro Blue est l’un des thèmes que j’ai chanté depuis mes débuts. Il fait partie de ces morceaux qui grandissent avec nous, comme les traits de crayon sur le mur qui servait à nous mesurer enfant.
Au cours de mes pérégrinations et collaborations j’ai rencontré Emmanuel Delatttre, conteur de son état, avec qui nous avions travaillé sur une adaptation conte et chant de l’histoire de ces deux jeunes amants qui s’unissent par une nuit chaude d’Afrique au son des tambours. « Ombre du délice teinté de cacao, aussi riche, qu’une nuit bleue Afro »
J’avais envie de recréer cette atmosphère de rituels initiatiques, d’histoires transmises de génération en génération, avec la liberté de la transmission orale où rien n’est figé, où tout se meut perpétuellement au grès des passeurs et de ceux qui les écoutent.


O canto de Ossanha / L’eau à la bouche
J’aime la musique brésilienne, j’aime sa façon de chanter les histoires les plus tristes enveloppées dans un rayon de soleil. La saudade…
O canto de Ossanha évoque la mythologie Orixas héritée des esclaves africains. C’est une sorte d’incantation pour envouter l’être aimé : « Prends garde à la peur de souffrir, de l’amour on ne peut guérir. Prends garde à l’envie d’en mourir, la joie reste encore à venir. Viens, je peux. Viens, je veux. Viens, je sais. Viens, aimer. Viens, souffrir. Viens, pleurer » Avant de connaître le sens exacte des paroles, chaque fois que j’entendais ce morceau, j’entendais L’eau à la bouche de Serge Gainsbourg. C’est amusant car cette chanson qui fait partie des ‘standards’ de la chanson française est elle aussi une prière, un filtre d’amour.
Deux cultures, deux croyances, deux rituels, au service d’une seule cause : la maladie d’amour.


This is it
C’est une composition du pianiste Olivier Hutman sur laquelle j’ai mis des paroles. Je lui ai demandé un morceau funky où la basse serait assurée par la voix et un trombone, vu qu’il n’y a pas de bassiste dans cet orchestre. Finalement, Dano Haider, le guitariste, a tout de même joué une ligne de basse avec une vraie basse sur ce morceau…
La première version du morceau s’appelait You’ve set me up (Tu m’as fait exister) , et puis quand Olivier m’a donné la version définitive, il l’avait appelée : This is it (Voilà, ça y est)
Conclusion j’ai eu envie de parler d’une de ces histoires d’amour que nous avons tous connue, où tout semble nous destiner l’autre, où l’on se donne entièrement jusqu’au jour où l’on se rend compte qu’on s’est trompé. Celui que l’on croyait connaître n’était pas celui qu’il prétendait être …


La Bahiana
C’est une composition du guitariste Dano Haider et des paroles d’Emmanuel Delattre. Je voulais un bonbon acidulé, une respiration dans l’album.
J‘ai demandé à Dano Haider un morceau frais et pétillant, sur la mélodie duquel les « mots-sons » d’Emmanuel Delattre viendraient se poser avec virtuosité.
Un morceau aux inflexions brésiliennes en hommage à sa guitare 7 cordes si répandue là-bas. Et enfin, un morceau de guitariste pour deux guitares et voix, car je voulais inviter sur ce disque un ami de Dano Haider, le guitariste : Hugo Lippi avec qui j’ai enregistré en duo mon premier album : Live au 7 Lézards.


Fragile
Fragile, magnifique chanson de Sting sur notre petitesse. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis toujours dit qu’il faudrait la jouer en 7/4. Le 7/4 est pour moi LA métrique du déséquilibre, de la fragilité, et en même temps son côté « boiteux » par rapport à nos métriques occidentales lui donne aussi un côté dansant, presque léger et gai. J’aimais bien l’idée d’aborder ce texte grave sous cette double entrée : déséquilibre et légèreté.


Ugly Beauty
Thelonious Monk fait partie de mes pianistes de jazz préférés. J’aime son inventivité, son humour et sa profondeur. J’avais envie de lui rendre hommage ainsi qu’à la tradition du jazz en reprenant ce morceau atypique – une de ses rares valses, si ce n’est la seule – un morceau au titre acide, interrogateur et mordant : Ugly Beauty (Affreuse beauté).


Oblivion / Deux cœurs perdus
Il est au sud de l’Irlande le conté de Kerry. C’est une terre battue par une mer noire dans laquelle s’enfonce des langues de terre à l’herbe verte et grasse. Au bout d’une de ces langues de terre il y a un pan de mur, comme le reste d’un château fort. J’aime imaginer que là, deux amants s’aimèrent d’un amour interdit et une fois morts furent condamnés à battre la lande, n’ayant qu’une nuit de répit par an pour se retrouver enfin.
J’ai été convaincue de faire répondre la bouleversante musique d’Oblivion (oubli) d’Astor Piazzolla à celle de ma composition, un jour à Berlin, lors d’un spectacle en hommage à Piazzolla, quand il a été dit que si sa musique traverse les âges et les âmes c’est parce qu’elle est un fragile équilibre entre l’orgasme et la mort.


The walk after Pie Jesu from Maurice Duruflé
Le Pie Jesu est le cinquième mouvement du requiem. Il n’est pas utilisé par tous les compositeurs. C’est le moment de l’apaisement et de la quête pour le repos éternel.
La première fois que j’ai entendu la version du Pie Jesu de Maurice Duruflé par Cecilia Bartoli et Myung-Whun Chung à la conduction, j’ai entendu une marche, une marche vers un au-delà apaisé. J’entendais le roulement sourd des tambours d’une marche funéraire.
J’ai alors demandé à Emmanuel Delattre et à Colin O’Doherty d’écouter tous les deux ce même morceau et de me proposer un texte chacun dans leur langue. Habitant à des milliers de kilomètres d’écart et sans qu’aucun de nous trois n’ait échangé sur l’œuvre, ils m’ont tous les deux proposé un texte parlant d’une marche, une marche pour oublier, pour transformer, pour aller ailleurs vers plus de paix.